RETRANSCRIPTION ECRITE DE L’INTERVIEW D’INDOCHINE
INTERVIEW REALISEE PAR BERTRAND DICALE
0/ Bonjour
Bonjour.
1/ Vous êtes en pleine répétition après avoir enregistré l’album quelques mois
avant sa sortie. Pourquoi répétez-vous tellement en amont avant les concerts ?
Nicola Sirkis - C’est la première fois. C’est un service qu’on se rend. Il s’agit de ne pas
travailler dans la précipitation et le stress. C’est un album plus difficile à faire sur
scène que d’autres. Les morceaux sont musicalement radicalement différents les uns
des autres. Il y a des morceaux acoustiques, il faut bien gérer les petits détails. Au lieu
d’attendre patiemment chez soi la sortie de l’album, on a commencé à travailler. L’idée
de commencer à travailler tout de suite fait qu’on n’enchainera pas deux mois de
répétition avec le stress de la première date. On commence par étape. On s’est dit
que cette fois ci, on allait faire trois périodes de répétition tous les deux mois. C’est
une façon de travailler plus relax. En plus, on a besoin d’avoir une idée très précise de
ce qu’on voudrait faire pour cette tournée en octobre, par rapport à l’infrastructure
qu’il va y avoir. Il n’y a pas de mise en scène mais des images vidéo. Comme
d’habitude, on se décide toujours au dernier moment. Là, on donne le temps aux gens
qui travaillent avec nous de faire des images, de travailler. Il y a un gros travail
d’éclairage, de son et d’image sur deux ou trois morceaux. Donc il faut s’y prendre un
peu à l’avance. Ça devient sérieux, avec les dates qui arrivent. On y va un peu plus
professionnellement.
2/ Vous avez annoncé que vous alliez finir votre tournée au Stade de France. Estce
que çà a conditionné l’écriture et l’arrangement des morceaux de se dire que le
cadre dans lequel vous allez jouer est encore plus vaste que les précédents ?
Nicola Sirkis - Je ne sais pas si on s’est posé la question. On a dû se décider pendant
l’écriture.
Oli de Sat - Non, ça n’a pas eu d’influence. Le Stade de France est une date de
concert et non pas une date de fin de quoique ce soit. Ce n’est pas un but pour
l’album ou pour le groupe. On essaie de prendre ça comme un concert. L’écriture de
l’album s’est faite pendant un an et demi. Nicolas a eu l’idée du Stade de France en fin
d’écriture. L’album était déjà bien avancé. On n’a pas du tout calculé les compositions
ou les arrangements par rapport au stade. Heureusement.
Nicola Sirkis - Par contre, avant de les écrire, on sait celles qui seront faciles à faire
live et celles qui ne le seront pas. On sait comment ça pourrait fonctionner. J’avais ça
dans la tête pendant toute l’écriture mais ce sont deux choses différentes, deux choix
différents.
3/ A la sortie de l’album « Alice & June », vous aviez dit assez clairement qu’il
n’était pas impossible que la tournée qui allait suivre cet album soit la dernière
tournée d’Indochine. Qu’est-ce qui fait que vous reveniez sur scène, que vous
fassiez une grosse tournée ? Est-ce que c’est la tournée de « Alice & June » qui
vous a donné l’envie de continuer à faire de la scène?
Nicola Sirkis - C’est l’argent. On a besoin de vivre ! (rires). A chaque début de tournée,
j’ai énormément d’angoisses. Je ne sais pas si je vais arriver à la finir. Je vois toutes
les dates qui s’ajoutent, le nombre de personnes qui vont y être et j’ai l’impression de
ne pas pouvoir y faire face, physiquement, moralement… Je me donne toujours une
porte de sortie. Mais c’est vrai que la tournée de « Alice & June » a été une de nos
plus belles. La plus belle qu’on n’est jamais réalisée, de tous les points de vue, avec
l’équipe qui nous entourait, les images, le public… Sortant du succès monstrueux de
« Paradise », on ne s’attendait pas du tout à ça. Ça nous a donné une énergie positive.
J’avais dit la même chose au début de la tournée « Paradise », qu’on ne ferait peut
être plus de grande tournée comme ça. Finalement, en début de tournée, on part en
se disant qu’il va falloir tenir. A la fin, alors qu’on est beaucoup plus fatigués, on a
envie d’y retourner tout le temps. C’est comme une drogue. Mais on n’a pas joué
depuis deux ans. Ça nous a donné le temps de réfléchir. Sur cette tournée, c’est la
première fois que je dis que ça ne sera pas la dernière. C’est plutôt mauvais signe
quelque part. Je déconne.
4/ Vous annoncez une tournée dans les grandes salles et le Stade de France.
Vous avez pris goût au gigantisme et vous n’imaginez plus de jouer dans des
petites salles ? Ou bien y aura-t-il aussi des petits concerts, des choses
inattendues et un peu secrètes ?
Nicola Sirkis - On a terminé la tournée « Alice & June » par cinq petites salles, à
l’époque de la sortie du DVD. On a joué dans des salles de mille personnes. On n’a
aucun favoritisme sur les grandes ou les petites choses. Je pense qu’il y aura des
concerts éparses, qu’on va essayer de monter dans des salles plus petites. Ce qui est
toujours intéressant c’est de passer de grandes dimensions à des petites. Mais on n’a
pas un goût du gigantisme. Un goût du risque oui. Le goût de s’apercevoir et de voir
qu’un groupe français peut réussir à faire ça. Ce qui m’a poussé à faire le stade,
c’était de me dire que notre public mérite de nous voir dans une arène pareille, que ce
n’est pas réservé à des groupes anglo-saxons ultra médiatisés ou à quelques artistes
français ultra médiatisés. On peut aussi réussir à faire une autre voie. Çà a l’air de
fonctionner, en imposant un prix pas cher pour les places, en faisant plein de choses.
Çà veut dire qu’il n’y a pas les gagnants et les perdants. On arrive toujours à
provoquer.
5/ Economiquement, comment arrivez-vous à imposer et à maintenir un prix des
places si bas alors que tout le monde sait que le prix des places de concert
s’envole ces dernières années. Comment faites-vous ?
Nicola Sirkis - On décide de gagner moins d’argent. Nos équipes techniques sont
payées au même prix que celles des autres artistes. Mais on n’est pas là pour
s’acheter un yacht de plus. Déjà on n’en a pas. Ce n’est pas le but d’Indochine que de
s’enrichir en faisant de la musique. C’est vrai que ceux qui pratiquent un prix des
places plus cher, alors que notre production n’est pas du tout au rabais, ont un autre
but, un but économique. Nous nous n’avons pas de but économique. Notre premier
but est le plaisir.
6/ On parle depuis vos premiers tubes du public d’Indochine comme d’un public
particulier, qui s’est renouvelé entièrement sans doute plusieurs fois. Qu’est-ce que
ce public a de si particulier ? Quel regard portez-vous sur ce public, si vous arrivez
à le regarder d’une façon un peu extérieure, un peu objective ?
Nicola Sirkis - En ayant vu beaucoup de concerts, même si on est mal placés, je
trouve que c’est un public passionné comme j’en ai rarement vu. Passionné au sens
noble du terme. Ils ne sont pas hystériques.
Oli de Sat - Je me souviens que dans les années 90, avant de rentrer dans Indochine,
j’étais fan du groupe. Médiatiquement, le groupe était au creux de la vague. Dans les
salles, il y avait une effervescence, une communion avec le public qui était bien là. Le
public a toujours suivi, soutenu et défendu le groupe d’une façon assez inexplicable. Je
trouve ce rapport étrange, quand on voit que le premier rang est là quasiment sur
toutes les dates. Ils font du covoiturage pour nous suivre partout. Ils prennent leurs
vacances en fonction des dates de concert. C’est une histoire passionnelle assez
inexplicable. Je pense que ça vient un peu forcément du groupe. C’est un des rares
groupes qui respecte son public. On va se bagarrer pour avoir des places de concert
pas excessives, on a une déontologie vis-à-vis de la musique et des médias. Je pense
que depuis le temps le public a compris ça et se sent attaché à ce groupe.
7/ On a souvent parlé de la fin d’Indochine, que ce disque là ou le suivant serait le
dernier. Il y a toute une mythologie de la fin d’Indochine, quasiment depuis vos
débuts. Est-ce difficile à vivre d’être toujours le phoenix, annoncé en fin de carrière
à chaque album et de renaitre à chaque fois de ses cendres ?
Nicola Sirkis - C’est rigolo. On est quand même plus proche de la fin que du début. On
n’est pas en début de carrière. Je me rappelle de certains commentaires du premier
album, « Le début de la fin »… Maintenant, c’est « Est-ce qu’ils vont vraiment
arrêter ? ». Je ne m’imaginais pas être là au bout de trente ans. Ça s’est fait
irrationnellement. C’est toujours plus intéressant d’être un outsider plutôt que d’être le
succès annoncé ou confirmé.
8/ Vous avez dit une ou deux fois que vous rêviez d’arrêter la musique et de
disparaitre d’une certaine manière, comme Salinger. C’est toujours un fantasme ?
Nicola Sirkis - C’est toujours un fantasme très réalisable. Si j’y arrive, je préférerais
être un vieil écrivain qu’un vieux chanteur. Un vieux chanteur, c’est toujours un peu
pathétique. Mais est-ce qu’on peut trouver les Stones pathétiques ? Ils font toujours du
rock à 60 ans passés. Il y a du pour et du contre. Je ne sais pas. Pour l’instant,
j’arrive encore à me regarder dans la glace. J’attends le moment où je me dirais qu’il
faut que je m’arrête. J’ai toujours trouvé ça pathétique d’être un vieux chanteur.
9/ L’album sort dans quelques semaines. On n’en connaît pour l’instant qu’un seul
morceau. Qu’est-ce que vous pouvez en annoncer ? De quelle couleur, de quelle
teneur est-il ?
Nicola Sirkis - C’est un album comme un météore. Il va arriver très vite, il va s’écraser
et exploser dans tous les sens. C’est un album qui va dans tous les sens. C’est une
météorite, il est incontrôlable. Il y a des morceaux de tous horizons et de toutes
nationalités. C’est un melting-pot culturel. C’est l’album le plus curieux qu’on ait pu
faire. J’ai l’impression que c’est le meilleur album d’Indochine. C’est un peu évident de
dire ça à chaque fois mais on est arrivés à faire ce que je voulais faire depuis très
longtemps, c'est-à-dire réunir les mélodies les plus ultimes qu’on peut réussir à faire
avec nos petits moyens. On a fait quelque chose qui hérisse le poil, et donne la chaire
de poule à certaines personnes. C’est ce que je voulais arriver à faire avec la musique.
Et on peut y arriver. C’est aussi un peu difficile d’en parler. On l’écrit depuis un an et
demi, sur plusieurs périodes, dans différents endroits. Je ne sais pas si c’est l’album
le plus difficile. Pour toi qui es là depuis trois albums, c’est l’album le plus difficile ?
Oli de Sat - Je ne crois pas que c’était difficile. Autant, pour « Alice & June », on
sortait de « Paradise ». On faisait tout pour ne pas y penser, ne pas se mettre de
pression. Forcément, ça ne serait pas un évènement comme « Paradise ». Là, on
sortait de « Alice & June » plus posé, plus libre. On est parti en faisant ce qu’on avait
envie de faire, avec les moyens du bord. On s’est acheté des petits jouets, des choses
acoustiques. On est parti sur des mélodies-voix, avec moins de productions
électroniques. Ça a peut être abouti à des compositions plus abouties et plus écrites.
Nicola Sirkis - Sur certains morceaux, on a travaillé cinq ou six mélodies-voix
différentes. On a pris notre temps. Pour « Alice & June », on a pris du temps mais on
voulait faire un double album. Là, on voulait faire un album simple et on se retrouve
presque avec un double album. On compose beaucoup. C’est un parallèle aux années
80 où, quand on écrivait un album, on faisait dix morceaux et c’est tout. Ils étaient
bons mais on n’en écrivait que dix, on ne les choisissait pas parmi trente. Avec
Indochine, on est assez prolixe en ce moment, on fait vingt, trente, quarante
morceaux par album. Et le reste va à la poubelle. On ne recycle pas.
10/ On dit que l’inspiration de cet album serait plus collective, sociale et politique
que d’habitude.
Nicola Sirkis - Elle a été collective dans le groupe, puisque tout le groupe y a participé,
plus que sur l’album précédent. L’inspiration pure est effectivement sociale et
humaine. « Alice & June » était aussi une histoire relative à un drame humain. Là, on
est plus sur l’émotion. J’ai commencé le travail d’écriture en allant voir la fameuse
exposition de Sophie Calle sur la lettre de rupture qu’elle avait reçue. Séparation et
absence sont mentionnées dans cette lettre de rupture, ainsi que les paradoxes d’une
vie de couple. Après, j’ai bifurqué sur la vie de jeunes soldats. J’aime beaucoup
l’histoire. Je parle de gens qui ont donné leur vie à 17-18 ans, qui étaient peut être
mariés… Je me suis pas mal documenté là dessus. J’ai été cherché des lettres de
jeunes soldats qui partaient à la guerre de 14-18. Des millions de personnes
mourraient. Aujourd’hui, onze soldats français sont morts et ça a été un événement
énorme. Tant mieux, on est moins préparé à ça. Mais il y a soixante ans à peine,
c’était mille morts par jour. Ce sont des gens qui laissaient des enfants, des femmes.
Quand on sait qu’une lettre de rupture peut engendrer une exposition à la biennale de
Venise parce que ce sont des sentiments forts ! C’est quelque chose de très humain.
Quels étaient les sentiments de ces gens là à 20 ans ? Sans doute les mêmes mais la
vie comptait peut être moins. C’est un peu la république des météores. Chacun a ses
émotions propres mais passe dans la vie comme une poussière. C’est ce que j’ai
essayé d’écrire. C’est très intellectuel, limite philosophique. On vit tous les jours des
moments de séparation, de rupture, des moments difficiles à vivre. Est-ce que chez le
voisin ce n’est pas plus dur ? C’est curieux mais avec Indochine, je n’ai jamais parlé de
moi. Je parle toujours des autres. Mais apparemment çà touche les gens.
11/ Vous écrirez un jour un disque à la première personne, un disque qui parle
beaucoup de vous ?
Nicola Sirkis - Je suis un peu trop pudique pour çà. Il y a énormément de chanteurs
qui ne parlent que d’eux, de leurs problèmes personnels. Moi je reste plus pudique que
beaucoup d’autres. Mais c’est déjà totalement impudique de faire ce qu’on fait, se
montrer à poil sur une affiche… C’est rigolo, c’est rock&roll. Après, parler de soi et se
plaindre de la difficulté à être chanteur… Je trouve ça un peu pathétique. J’ai trop de
retenue par rapport à çà.
12/ Vous posez nus sur votre affiche. Ça va beaucoup moins choquer que la
première fois qu’un chanteur s’est mis nu sur une affiche, dans les années 70.
Vous avez l’impression que la musique peut encore choquer, encore être
dangereuse ? La vôtre en particulier ?
Nicola Sirkis - La nôtre je ne sais pas. Oui et non. Le but quand on s’est mis à poil sur
cette affiche n’était pas de choquer. En France, en démocratie, on voulait montrer
qu’on allait faire le Stade de France sans artifice. C’est à la scène comme à la ville. On
n’a pas besoin d’un concept, de dire que c’est notre dernière tournée, que je vais très
mal, que je suis écrasé contre le sol. On voulait dire « Restons simple, et on peut
arriver à faire le Stade de France ». C’est aussi un hommage à un photographe
américain. Maintenant, la musique peut toujours véhiculer des choses. Sur chaque
album, on peut balancer des trucs qui resteront. On peut se permettre çà. On a la
chance d’avoir la liberté d’expression et cette liberté d’expression est communicative.
On ne va pas se gêner de temps en temps. Qu’une chanson comme « Troisième
sexe » reste toujours d’actualité aujourd’hui alors qu’elle a été écrite il y a vingt ans,
c’est toujours intéressant. On a sa petite fierté par rapport à çà. Elle n’aura rien
changé au monde, au niveau de l’homophobie, mais elle restera quand même.
13/ Votre album va sortir bientôt. Vous avez le trac ?
Nicola Sirkis - Non.
Oli de Sat - Non plus.
Nicola Sirkis - Ni trac ni regret. Mais maintenant il ne nous appartient plus. Jusqu’au
dernier moment, il nous a appartenus. On a encore deux ou trois trucs à régler mais
après il ne nous appartient plus. On ne peut plus rien faire. Il est dans son coffret et
advienne que pourra. On passe à l’autre.
14/ Merci beaucoup.
Merci beaucoup.

RETRANSCRIPTION ECRITE DE L’INTERVIEW D’INDOCHINE
INTERVIEW REALISEE PAR BERTRAND DICALE
0/ Bonjour.
Bonjour.
1/ L’album « La république des météors » vient de sortir. Ça a été un album
simple, compliqué, difficile, facile à réaliser ?
Ça n’a pas été si difficile que ça. Ça a été un album plus angoissant pour moi parce
que c’est la première fois que j’arrivais aux cessions d’écriture sans avoir aucune idée,
aucun concept, je ne savais pas bien de quoi j’allais parler. Au niveau musical, avec le
groupe, on avait la tentation d’essayer tout ce qu’on voulait découvrir et tenter comme
expériences. Musicalement c’est allé très vite et on a été prolixe puisqu’on a fait une
quarantaine de projets. J’ai eu une sorte d’angoisse. J’ai détesté l’écriture parce qu’à
chaque fois qu’on avançait il manquait quelque chose. J’ai fait un break à un moment
donné, j’avais besoin de m’aérer et de prendre de la distance, vivre un peu, lire,
écrire, voyager. Ce n’est pas difficile de faire un album, c’est génial. Mais on est assez
exigeant avec nous même, on ne veut pas juste sortir un album de plus. Chaque
album est pris comme un premier album pour moi. C’est un investissement assez fort,
et même pesant. Mais c’est génial.
2/ L’album s’appelle « La république des météors ». Est-ce que vous pouvez nous
expliquer le titre ?
C’est difficile d’expliquer un titre, surtout celui là. Ça remonte au livre de Michel
Tournier, « Les météores », que j’ai lu à 16-17 ans. C’est un livre qui m’avait marqué
et je suis retombé dessus il y a quelques mois. Un jour, on était en train de finir
l’album et quelqu’un m’a demandé : « comment tu pourrais résumer ce que vous êtes
en train de faire ? ». Justement, ce n’est pas résumable. J’ai l’impression que cet
album va arriver comme un météore, assez vite. Il va éclater dans tous les sens,
parce qu’il y a des morceaux qui partent dans tous les sens. C’est l’album qui regroupe
toutes les influences les plus importantes de notre vie musicale, artistique, littéraire,
sociale, historique… « La république des météors » est la république d’Indochine, mais
c’est aussi notre leçon de vie. Apparemment, c’est aussi une leçon de vie pour
beaucoup de gens. Sur cette pochette, il y a à la fois des personnages illustres et
anonymes, mais qui ont laissé des traces, qui ont vécu des choses assez
bouleversantes et qui ont crée des choses assez bouleversantes. On est dans un
monde qui va trop vite. C’est ce qui m’intéresse. « La république des météors » est une
république dans laquelle on est loin d’être dupe. On en fait parti mais de loin.
3/ Justement c’est la première fois qu’on peut lire un message politique explicite
dans un album d’Indochine. « On sera républicain de loin ». C’est vraiment politique
ou c’est juste pour la beauté de la phrase ?
C’est d’abord pour la beauté. C’est pour la rime. J’étais content d’avoir trouvé cette
rime, « républicain de loin ». On a fait plusieurs trucs politiques, « Dissidence politique,
« Les tsars »... On est républicain de loin parce qu’on n’est pas dupe des mensonges
des gens qui fabriquent ces républiques et qui les gèrent. Ça peut être la république
française ou les autres, la république philosophique, une république des mots, des
films. Ça n’a pas qu’un sens politique. Ce qui pourrait résumer la crise financière dans
laquelle on est, c’est le mensonge. Des gens ont menti à d’autres ou ont menti à tout
le monde en voulant arnaquer les uns et les autres. Tout est basé là dessus. A l’école,
on m’a toujours appris que le mensonge tue. Aujourd’hui, le mensonge tue encore
plus. Il est surtout en train de faire une sorte de complexe social qui n’est pas
favorable à ça. Les gens s’en rendent compte parce qu’on ne peut plus mentir
impunément aujourd’hui. Grace à l’information éparpillée, tout le monde a accès à tout
et n’importe quoi. On peut toujours retrouver le discours d’un Président de la
République qui dit ça un jour et qui se contredit le lendemain. Il n’y a plus de repère.
4/ Vous parlez de république. Est-ce que Indochine est une démocratie, dans le
fonctionnement du groupe ?
C’est une très bonne question.
Je n’ai pas la sensation d’avoir affaire à un dictateur. Je pense que c’est une
démocratie. Après il y a peut être un chef d’Etat mais c’est quelque chose qui est bien
vécu dans le groupe. Il n’y a pas de problème d’égo par rapport à ça. Tout le monde
peut dire et faire ce qu’il a envie. Après, on est tous dans le même bateau et on va
tous dans la même direction. On s’engueule comme dans tous les groupes ou dans
tous les couples.
5/ Sur cet album il y a la chanson « Playboy », une chanson à la première
personne, dans laquelle vous dites des choses qu’on a l’impression n’avoir jamais
entendues à propos de vous. Est-ce vraiment vous qui parlez à la première
personne ?
Je suis étonné de toutes les réactions autour de cette chanson. Dans « Troisième
sexe », je dis bien « habillé comme ma fiancée, déshabillé comme mon fiancé ». Peutêtre
que je touche au sacré en disant « un jour j’ai essayé les vêtements de ma
mère ». J’aurais dû dire les sous vêtements de ma mère... Mais parler de moi, oui et
non. C’est surtout une chanson totalement ludique. Je dis bien que je suis « un cas
désespéré et désespérant ». Désespérant pour plusieurs choses, je suis prêt à toutes
les expériences et j’assume ça. Je suis un cas désespéré d’oser le dire. Mais ça
m’amuse de parler de moi. Je dis aussi que j’aime les snuff movies et le sexe. Je n’ai
jamais vu de snuff movie. C’est une métaphore pour dire que nous sommes
irrationnels. Je dis que je n’aime pas les Français qui habitent en Suisse. C’est
désespérant pour la plupart des artistes qui gagnent beaucoup d’argent et qui se
disent « de quoi il se mêle ! ». J’assume sans problème. Je pense que je ne suis pas le
seul sauf que je le dis.
Ce playboy là est salement désabusé.
6/ Il y a ce duo avec Suzanne de Pravda, « Un ange à ma table ». Comment s’est
fait le travail avec elle ? L’envie d’un duo, d’une rencontre avec elle ?
Dans « Paradize », J’avais envie d’un duo. J’ai écrit la chanson « Un grand secret »
pour faire un duo. Je voulais vraiment une fille et un garçon parce qu’il y avait une
ambigüité, la fille prenant le rôle d’un garçon. Dans « La république des météors »,
quand l’album a été fini, « Un ange à ma table » était une chanson qu’on avait écartée
de l’enregistrement. J’avais 18 textes en chantier, à terminer. J’ai voulu de l’aide de
plusieurs personnes. On s’entendait très bien avec Suzanne depuis qu’elle a fait nos
premières parties. Je lui ai dit « Viens avec nous à Bruxelles, on essaiera d’écrire deux
ou trois morceaux ». Elle avait envie d’écrire. On s’est confronté comme ça sur « Go
Rimbaud Go ». Je lui ai fait écouter « Un ange à ma table », elle m’a dit qu’elle aimait
bien ce morceau et on a commencé à l’écrire. Elle a commencé à le chantonner donc
on s’est mis devant le micro et on a balancé le truc. Ça s’est fait spontanément et ça
a été un réel travail à la base au niveau de l’écriture et du chant. C‘est pour ça que ça
sonne vraiment comme une réponse. C’est un des morceaux les plus bouleversants
qu’Indochine ait écrit. Je suis assez content de ça. Sur scène quand on le joue il se
passe un truc impressionnant dans la dualité entre l’homme et la femme.
Ça peut être perçu comme un dialogue.
7/ Au niveau des inspirations, comment s’est faite l’écriture des textes ? Il y a
plusieurs textes qui sont manifestement de la même inspiration historique.
L’inspiration vient au départ de la lecture et la vision de l’exposition de Sophie Calle
« Prenez soin de vous », que j’ai pu voir en septembre 2007 à Venise, à la Biennale de
Venise. J’ai découvert des artistes contemporains incroyables qui faisaient des choses
avec de la vidéo. Je suis tombé sur ce pavillon français avec la lettre de Sophie Calle,
qu’elle avait mis en scène. C’est une lettre de rupture qu’elle a reçu. D’un acte
totalement impudique qui est de l’offrir en pâture aux chiens, elle en a fait quelque
chose de bouleversant, beau artistiquement. Elle en a fait une lecture avec 107
femmes de tous les horizons, médecins, actrices, danseuses, psychologues,
visiteuses de prison… Chacune exprimait cette lettre à sa manière. J’ai voulu travailler
sur ce thème de la rupture amoureuse, qui engendre la séparation. Quelles en sont
les conséquences, séparation définitive ou temporaire, l’absence ? J’ai fait tout un
travail là dessus. Ça m’a amené à lire des bouquins de Sylvia Plath, que je connaissais
de nom mais que je n’avais jamais lue. J’ai découvert cette poète et c’était magnifique.
J’ai lu des lettres de soldats. Il n’y a rien de pire que d’être séparé quand on est obligé
de l’être, en réponse à un devoir patriotique ou autre. Ces soldats de la guerre de 14,
qu’ils partent contre leur gré ou la fleur au fusil, écrivaient à leur femme des lettres
très bouleversantes. Il y a donc effectivement un côté historique. Ce n’est pas un
album sur la guerre mais sur la thématique de l’absence et de la séparation de deux
êtres physiques. Ça engendre des émotions assez fortes, des bouleversements
mentaux. C’est une leçon de vie encore une fois.
8/ Comment s’est fait le travail avec Peggy la graphiste ? Sur la pochette de
l’album et dans le clip de « Little Dolls », il y a beaucoup d’images de 1914. Il y a
une sorte de romantisme, de l’imagerie guerrière du 20ème siècle.
L’imagerie guerrière est là pour positionner un sentiment de détresse. Dans « Little
Dolls » il y a la séparation des enfants qu’on éloignait et qu’on envoyait à la campagne
pendant la guerre de 40 ou des enfants qui jouent à la guerre, comme dans un film
des années 30 qu’on a pu retrouver, à se fusiller les uns les autres. Aujourd’hui
Indochine est une sorte de conglomérat. Il y a le groupe, avec un binôme artistique
entre Olivier et moi, et un trio artistique avec Peggy et le groupe. Pour cette pochette,
je lui avais dit que je ressentais une sorte de patchwork de toutes les personnalités
que j’ai appréciées, détestées ou qui m’ont impressionné. Peggy répond toujours à nos
attentes et à mes attentes. Ça fait 10 ans qu’on travaille ensemble, il n’y a jamais eu
de fausses notes. Elle embellit nos idées à sa façon à elle, c’est une graphiste. Quand
on a reçu les premiers jets de la pochette, c’était vraiment ce à quoi je m’attendais.
Je lui avais montré la pochette de Sergent Pepper, qui est une grande référence. Je
pense que c’est le meilleur album du monde du rock. Même pour la photo du Stade de
France, on a été voir ensemble l’exposition de Richard Avedon, où il a cette photo de
la Factory de Warhol. On y voit Morrissey habillé, D’Alessandro nu, un transsexuel à
poil. Ces personnes sont à la fois nues et habillées, c’était parfait pour annoncer le
Stade de France. C’est une complicité artistique forte qu’il y a entre nous et je suis
content de l’avoir rencontrée. Depuis 10 ans, on fait un travail qui convient vraiment à
l’âme d’Indochine. Tous les musiciens qui sont arrivés dans ce groupe, récemment ou
moins récemment, se mettent au service de cette âme là et respectent ce travail. Au
départ, c’était presque des fans et maintenant ce sont des participants. C’est une
belle histoire.
9/ Puisqu’on parle de références, vous avez compilé un album pour la FNAC, qui
s’appelle Indochine Carte Blanche. Vous pouvez nous parler des artistes que vous
avez choisis ?
Ça a été un choix personnel mais je me suis engagé au nom d’Indochine, parce que je
pense qu’ils ont les mêmes goûts que moi, à part deux ou trois trucs. Mes principales
influences ont été Bowie et Patti Smith. Quand j’ai écouté le morceau de Bowie que j’ai
choisi et qui s’appelle « Diamond dogs », c’était pour moi le pur morceau de glam, avec
ces guitares, ce saxo, ce côté un peu sexuel « je suis une fille et un garçon ». Quand
j’ai découvert Patti Smith, l’album « Horses » en 1976, ça a été la claque de ma vie.
Cette fille qui chante du rock comme ça, elle balaie tout le mauvais rock des années
70. Elle arrivait et c’est comme pour les gens qui ont écouté du punk pour la première
fois, c’était une explosion énorme. Il y a aussi Anthony and the Johnsons, dernier coup
de coeur même si je n’aime pas trop cette expression. Il y a de l’émotion dans sa voix
et sa façon de chanter. La chanson « You are my sister » est d’une beauté incroyable .
Il y a XTC, « Making plan for Nigel », qui est le plus gros morceau de new wave que je
n’ai jamais entendu. Il y a deux groupes français. Il y a Luna Parker, groupe qui a été
connu comme une météorite dans les années 80 avec un tube comme « Les Etats
d’Ame Eric ». Ils ont toujours fait des chansons vraiment fortes. Il y a Asyl, qui est pour
moi le meilleur groupe français aujourd’hui. Il dégage une énergie comme j’ai pu
trouver dans Noir Désir à ses débuts. Il a aussi un côté très sexué, d’une force sur
scène comme je n’en ai jamais vu. Ce groupe, s’il s’accroche, il va pouvoir faire
quelque chose. Il y a Joy Division, le groupe qui nous a tous touché. On avait 18-19
ans, le groupe a sorti un album et après le chanteur s’est pendu. C’est un peu notre
Kurt Cobain, le martyr. Il y a Santogold, un artiste noir, qui fait une new wave
incroyable. J’adore les mélodies. C’est un peu tout ça.
10/ Vous sortez votre album et vous êtes déjà en train de préparer la tournée qui
débutera le 6 octobre. Vous répétez, mais vous préparez aussi autre chose pour la
tournée ?
Il y a un travail incroyable à faire en amont. Quand on voit le travail qui a été fait sur
cette pochette et l’impact qu’elle a ! Pour la première fois, on va réussir à provoquer
quelque chose dans le public sans artifice, sans « kitcherie », sans « je me la pète »,
sans fioriture. Je trouve que c’est dans les concerts de rock que ça se passe, de
moins en moins au cinéma, de moins en moins dans les livres d’aujourd'hui. Dans les
concerts de rock, il y a la liberté, la violence, l’émotion, les bouleversements... Cette
tournée sera quelque chose de fort. Déjà sur « Alice&June », je trouvais que c’était la
tournée la plus forte du groupe. On est en train de travailler là-dessus. Les gens
auront une émotion certaine, comme celle qu’ils auront lorsqu’ils écouteront l’album, je
l’espère.
11/ Les concerts en province, dans les Zéniths ou les autres salles, seront très
différents du concert au Stade de France en juin ?
Oui et non. La plus grande différence est qu’on passe d’une salle fermée à une salle
ouverte. Et le 26 juin 2010, on sera en plein jour à 21h30 quand on arrivera sur
scène. Donc oui ça sera différent par la longueur du show, l‘implantation de la scène,
par les invités. Ça sera différent parce que l’album n’est pas un prétexte à une
tournée, il nous permet d’interpréter les nouvelles chansons et elles ne pâliront face
aux anciennes. Tout va se mélanger. On va en jouer une bonne dizaine dans cette
tournée. Au Stade de France, il y aura ce show, mais réécrit. Ce qui est normal.
Beaucoup de gens qui ont acheté leur place pour le Stade de France nous ont déjà
vus. On aime bien varier les plaisirs.
12/ Nous sommes sept mois avant le début de la tournée, une bonne partie des
concerts sont déjà complets. Vous avez déjà rajouté des dates. Ça vous surprend,
cet engouement sur la tournée ?
Ça serait un manque d’humilité de notre part de dire que ça nous surprend pas. Ça
prouve que ce qu’on a fait jusqu’à présent a plu et que plein de gens n’ont pas pu nous
voir. Je pense que les gens nous suivent. Il faut être à la hauteur. Ça nous ravi. On
sait que c’est sur scène qu’Indochine existe vraiment.
13/ Merci.
Merci à vous.