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Tout, tout de suite de Fayard
Livre :
Tout, tout de suite
Editeur :
Sous-Catégorie : Romans et Nouvelles
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Parution 2011
ISBN 9782213667126
Format EPUB
Protection Adobe DRM
Extension .ascm
Langue fr
Copyright Sous droits
 Windows Windows,  Mac Mac OS X
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Description
Extrait
Même auteur
Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. Ce livre est une autopsie : celle de nos sociétés saisies par la barbarie. En 2006, après des mois de coups tordus et d'opérations avortées, une petite bande de banlieue enlève un jeune homme. La rançon exigée ne correspond en rien au milieu plutôt modeste dont ce dernier est issu. Mais le choix de ses agresseurs s'est porté sur lui parce qu'en tant que Juif il est supposé riche. Séquestré vingt-quatre jours, soumis à des brutalités, il est finalement assassiné. Les auteurs de ce forfait sont chômeurs, livreurs de pizzas, lycéens, délinquants. Certains ont des enfants, d'autres sont encore mineurs. Mais la bande est soudée par cette obsession morbide : «Tout, tout de suite.» Morgan Sportès a reconstitué pièce par pièce leur acte de démence. Sans s'autoriser le moindre jugement, il s'attache à restituer leurs dialogues confondants d'inconscience, à retracer leur parcours, de fast-foods en cybercafés, de la cave glaciale où ils retiennent leur otage aux cabines téléphoniques d'où ils vocifèrent leurs menaces, dans une guerre psychologique avec une famille au désespoir et des policiers que cette affaire devenue hautement «politique» met sur les dents. Indigence intellectuelle et morale au milieu de l'indigence architecturale et culturelle : il n'y a pas de mot pour décrire l'effroyable vide que la société a laissé se creuser en son sein, et qui menace de l'aspirer tout entière. Pas de mot. Il fallait un roman.
Graphisme de couverture : Cheeri.
Illustration : © Getty.
© Librairie Arthème Fayard, 2011. ISBN : 978-2-213-66712-6 Du même auteur Siam, Seuil, 1982 ; « Points », 1996. La Dérive des continents, Seuil, 1984 ; « Points », 2000. Je t’aime, je te tue, Seuil, 1985. Comédie obscène d’une nuit d’été parisienne, Seuil, 1986. Le Souverain Poncif, Balland, 1987. Outremer, Grasset, 1989 ; Le Livre de poche, 1991. L’Appât, Seuil, 1990 ; « Points », 1995. Pour la plus grande gloire de Dieu, Seuil, 1993 ; « Points », 2007. Ombres siamoises, Moebius, 1994. Tonkinoise, Seuil, 1995. Rue du Japon, Seuil, 1999. Solitudes, Seuil, 2000. Une fenêtre ouverte sur la mer, Seuil, 2002. L’Insensé, Grasset, 2002 ; Le Livre de poche, 2004. Maos, Grasset, 2006. Ils ont tué Pierre Overney, Grasset, 2008. L’Aveu de toi à moi, Fayard, 2010. Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ', il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : À quels enfants allons-nous laisser le monde ' Jaime Semprun, L’abîme se repeuple, 1997.

  Les spécialistes estiment d’ores et déjà que dans un futur proche 20 % des gens seront employés tandis que 80 % seront sans activité. On prévoit de maintenir ces inactifs à un niveau de subsistance suffisant en leur procurant un divertissement abêtissant. Jacek Kuron, octobre 2002,
cité dans La Nouvelle Alternative,
n° 57, août 2005.

En 2006, un citoyen français musulman d’origine ivoirienne a kidnappé et assassiné, dans des conditions particulièrement atroces, un citoyen français de confession juive. J’appelle le premier Yacef, le second Élie. L’un a 25 ans, l’autre 23. J’ai réélaboré ces faits, à travers mon imaginaire, pour en nourrir une création littéraire, une fiction. Seule leur logique m’intéressait, leur signification implicite : ce qu’ils nous disent sur l’évolution de nos sociétés. Au demeurant, qu’est-ce qu’un « fait » ? Les médias, sur cette affaire, ont produit nombre de variations romanesques : le gang des Barbares. Différemment sans doute, mon livre appartient au genre du roman. Appelons-le : « conte de faits ».

Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations. Nietzsche, La Volonté de puissance.

…C’est une placette circulaire, entourée de bancs, d’arbres, de haies taillées à l’équerre. Elle se trouve à l’intersection du boulevard Desgranges, artère assez étroite qui la coupe d’ouest en est, et de la Coulée verte. La Coulée verte est un long ruban de végétation, buissons, plates-bandes, qui traverse la ville de Sceaux (92) du sud au nord. Le matin, les gens du voisinage y font leur jogging, les enfants jouent le dimanche dans ses allées gravillonnées, le soir les amoureux s’y promènent. Le quartier semble cossu… Six lampadaires, à la tombée du jour, éclairent cette placette, lui donnant des airs de scène de théâtre. Non loin de là, vers une heure du matin, la nuit du 20 au 21 janvier 2006, Ramatou K., étudiante en droit, est plongée dans son Code civil. Elle occupe un studio au troisième étage de la résidence universitaire Tocqueville. Soudain, des cris déchirent la nuit. « Des cris de femmes stridents, des hurlements, dira-t-elle plus tard à la police, ça venait de la placette. » – Amina ! Rapplique vite, on dirait qu’on égorge quelqu’un ! lance-t-elle à sa cousine…

Amina sort des toilettes, où elle s’était isolée pour appeler son petit ami avec son portable.

Elle aussi a entendu ces cris aigus. Les deux filles se regardent toutes deux, effrayées. L’une et l’autre ont la peau sombre, les cheveux noirs, nattés. Elles sont d’origine nigérienne, étudiantes, 20 ans. Elles révisent leur partiel de droit international.

– Ouvre les rideaux, dit Amina, ça vient de la rue, c’est tout près.

Ramatou tire les rideaux jaunes du studio. Comme aux premières loges, elles peuvent voir la placette que les lampadaires éclairent à la façon de projecteurs. Des silhouettes s’y agitent, en ombres chinoises : « Il y avait là trois ou quatre types, habillés comme des jeunes, déclarera plus tard Ramatou. L’un d’eux portait un blouson noir. Ils devaient avoir dans les 20 ans. Ils se tenaient debout autour d’une fille affalée par terre, ils lui balançaient des coups de pied dans le ventre. C’était hyper-violent. La fille semblait jeune aussi, elle avait des cheveux longs, bruns, je crois… Elle criait :

– Au secours je vous en prie, à l’aide ! »   – Il faut que je trouve le numéro de la police, dit Aida.

Elle se précipite vers le coin cuisine, fouille les étagères… Revenant bredouille, elle dit à sa cousine :

– Fais le 18, je crois que c’est Police-secours.

Amina a toujours son petit ami au téléphone. Elle interrompt sa conversation avec lui :

– Je te rappelle, on tue quelqu’un dans la rue, faut que je prévienne la police.

Elle compose le 18. C’est sur les pompiers qu’elle tombe. Ils lui disent de faire le 17…

Un policier décroche aussitôt. Elle explique brièvement la situation. Il lui dit :

– Remettez-vous à la fenêtre et décrivez-moi ce que vous voyez !

 

Dans un autre immeuble, du côté opposé de la placette, monsieur Pierre M., pharmacien, entend aussi ces cris alors qu’il regarde, sur la première chaîne, l’émission « Sans aucun doute ». Il ouvre la porte-fenêtre de son balcon. Il fait très frais. Il plaque sur sa poitrine les pans de sa robe de chambre. Les cris continuent :

– Au secours, lâchez-moi, arrêtez !

Est-ce une voix d’homme ? De femme ? Des ombres s’agitent au loin. Il entend un des agresseurs hurler :

– Maintenant j’espère que t’as compris ?

Quelques coups sourds retentissent.

Les phares d’une voiture s’allument, un moteur ronfle…

  Un autre témoin, Adrienne B., étudiante, marchait sur le boulevard Desgranges au même moment.

« Je revenais, avec mon petit ami, de la station de RER Robinson, dira-t-elle plus tard. On avait passé la soirée chez des copains, à Paris. Et puis il y a eu ces cris. Des cris de femme. On a vu alors, au loin, deux individus qui remontaient de la Coulée verte vers le boulevard, à hauteur de la placette. Ils transportaient une fille, l’un la tenant par les bras, l’autre par les pieds. Il devait être un peu plus d’une heure du matin. On s’est demandé s’il s’agissait d’un simple chahut ou de véritables violences… On n’a pas alerté la police. »   Toujours postée à sa fenêtre de la résidence Tocqueville, flanquée de sa cousine Ramatou, Amina décrit au policier à qui elle parle dans son portable le spectacle qu’elle a sous les yeux :

– Un des types prend la fille par les pieds, un autre par les bras. Elle ne se débat plus, ne crie plus. On dirait qu’ils l’ont ligotée et bâillonnée. Ils la portent vers une voiture qui s’est arrêtée au milieu du boulevard Desgranges. Une Morris Cooper peut-être… L’un des types ouvre le coffre de la voiture. Ils jettent la fille dedans.

– À quoi ressemblent ces types ? demande le policier. Des Maghrébins, des Africains ?

– Je ne sais trop. Pas des Africains en tout cas…

Les types claquent violemment la porte du coffre, puis montent dans la voiture. Elle démarre au quart de tour, fonce dans le boulevard Desgranges, qui est en sens unique, et braque sur la gauche pour redescendre le sentier de Fontenay. Une autre voiture, plus petite, la suit. Mais au lieu de tourner vers le nord, par le sentier de Fontenay, comme la première, elle poursuit sa course tout droit, vers l’est, sur le boulevard…

  Cependant d’autres témoins, cinq étudiants de la même résidence Tocqueville, qui faisaient une fête entre amis, dans un studio, ont entendu des cris similaires :

– Lâchez-moi, laissez-moi !

« C’était une femme qui hurlait, assurera plus tard l’un d’eux, Sébastien P., et ça n’avait pas l’air du tout d’une blague, le ton ne faisait aucun doute. » Ni une ni deux, ses camarades et lui se précipitent dans le sentier de Fontenay, sur lequel ouvre la porte principale de la résidence. Tout juste pour voir la grosse voiture des agresseurs leur filer devant le nez :

« C’était un break, ça j’en suis sûr, affirmera Sébastien P., sans doute une Audi. Couleur gris métallisé. Il y avait deux types sur les sièges avant. Je ne crois pas qu’ils étaient masqués… et peut-être un troisième à l’arrière. J’ai remonté au pas de course le sentier de Fontenay. J’ai vu une autre voiture, brun clair, plus petite, filer dans la direction inverse, sur le boulevard Desgranges… »  

À deux kilomètres de là, plus au nord, à Bagneux, Zoubir, alias Zou, fait les cent pas dans le hall d’immeuble du 1 rue Maïakovski. Ça fait une heure au moins qu’il les fait, les cent pas. Il a dû en faire déjà dix mille. De temps à autre, il jette un œil à travers la porte vitrée du hall : la rue, éclairée par les lampadaires, est déserte. En face, les néons de la grande surface « SIMPLY MARKET » sont éteints. Pas un chat, pas un rat…Yacef, alias le Boss, alias Django, lui a dit d’être là avec « les autres », à minuit pile, « pour accueillir la marchandise ». À minuit pile, il était là… Le Boss, faut pas le niquer. Quand on prend un engagement avec lui, y’a intérêt à le respecter. Il est calibré ! Il a fait des coups pas possibles et deux ans de cabane, à la prison de Nanterre. C’est un Grand ! Il y a de l’argent à gagner avec lui. Il a la réputation de toujours payer et bien… Pour tuer le temps, Zou écoute son MP3 : du rap, des sketches de Éric et Ramzy. Il est d’une taille moyenne, plus d’un mètre soixante-quinze, mais maigrichon. Ça ne se voit pas trop dans son large jogging blanc à capuchon. Il a 19 ans, les cheveux ras, un joli visage de bébé, avec une grosse bouche gourmande. Ses voisins diront de lui plus tard que c’était « un gosse adorable, vraiment mignon, serviable, mais immature ». Et « très amusant », ajouteront ses sœurs, « un vrai clown ». Ses sœurs sont des bosseuses, l’une est journaliste à Rome, l’autre fait des études de socio à la fac de Saint-Denis. Lui, question école, il a tout raté : même son BEP de peintre en bâtiment. Son père, Libanais, est correspondant d’un journal de Beyrouth ; sa mère, française, est statisticienne. Ils habitent tout près de la rue Maïakovski, rue Tolstoï, à Bagneux toujours. On ne roule pas sur l’or à la maison, mais ça va. Afin de gagner un peu d’argent, Zou livre des pizzas pour « Domino’s Pizza », à Fontenay-aux-Roses : 800 euros par mois. Aujourd’hui, après avoir fait sa prière à la mosquée (avenue Albert-Petit) et ses tournées de livreur à vélomoteur, il a enfourché sa bicyclette et s’est rendu à son « poste », 1 rue Maïakovski, à minuit donc, comme le boss l’avait ordonné.

De temps en temps, il monte dans l’escalier pour causer avec « les autres » : Kaba, alias Kabs, un grand Black de 19 ans, Guinéen, est chargé de surveiller les étages et donner l’alerte au cas où des habitants de l’immeuble sortiraient de chez eux au mauvais moment ; Jean, alias Kid, un métis tuniso-franco-réunionnais, a pour mission de surveiller la rue du haut du balcon d’un appart vide, au troisième étage. Tous attendent la « livraison » de la « marchandise ». C’est dans cet appart vide qu’on doit la « poser ». Ils ne sont que trois. Un quatrième, Gérard, dit « Tête de Craie », était prévu dans le plan. Il n’est pas venu au rendez-vous. Ça, le Boss risque de pas aimer ! Eux non plus n’aiment pas ça : « Tête de Craie va quand même pas nous balancer aux keufs ' » Ils ont tenté dix fois de l’appeler sur son portable, mais personne ne répondait. De temps en temps, pour se passer les nerfs, ils fument un joint.

 

« Sur les une heure et quelques, une caisse, très grande, puissante, est arrivée, feux allumés, racontera Zou. Ce qui m’a surpris, c’est le bruit très fort du moteur. Ses phares ont balayé la porte vitrée du hall où j’étais posté. Elle avait de grosses jantes de voiture de sport et deux pots d’échappement sur la gauche. C’était un break, une Audi ou une BMW, gris métallisé. Elle a fait un demi-tour et s’est présentée en marche arrière, le coffre dirigé vers la porte du hall. Deux types en jogging noir, avec des cagoules noires, en sont sortis. Le conducteur est resté au volant, laissant tourner le moteur. Un autre type était à ses côtés. Les deux types qui sont sortis m’ont fait signe d’ouvrir la porte de l’immeuble. De leur côté, ils ont ouvert le coffre et… » Ils en extraient la marchandise.

Le Boss leur a dit que, ce soir-là, il devait « attraper » un « Feuj », un commerçant juif plein de thunes. Il comptait que la famille paie la rançon dans les trois jours…

« Un des types cagoulés l’a pris par les pieds, poursuit Zou, le deuxième par les bras. L’autre ne se débattait pas, ils lui avaient scotché les chevilles et la bouche avec un rouleau d’adhésif Tartan. Aux poignets, ils lui avaient mis des menottes. J’ai donc ouvert la porte et crié à Kabs qu’ils arrivaient, pour qu’il mate les étages. » Les types cagoulés pénètrent dans le hall. Ils sont grands, baraqués ; l’un d’eux, même, est une sorte de colosse. Zou ouvre la porte de l’ascenseur. Les types cagoulés y entrent avec l’otage qu’ils ont remis sur ses pieds. L’ascenseur monte. Zou grimpe les escaliers quatre par quatre jusqu’au troisième. Où il retrouve Kabs qui lui dit que tout est « OK ». L’ascenseur est lui aussi parvenu au troisième. L’un des types cagoulés connaît manifestement le chemin. Tenant l’otage par les pieds (quand l’autre le tient par les bras), il tourne à droite en sortant de l’ascenseur, descend une marche, et va au fond du couloir. Zou et Kabs suivent le convoi. Le premier type cagoulé frappe à la porte : deux coups rapprochés, puis un coup isolé. Le signal.

– C’est nous ! dit-il.

La porte s’entrouvre. Une tête d’ado couverte de boutons d’acné, nez épaté, apparaît. C’est Kid, un grand échalas au teint mat, portant une casquette blanche sur le crâne, visière tournée vers l’arrière. Il brandit un revolver…

« Kid, c’était le plus fou ! raconterait plus tard un des membres de la bande. Il avait 17 ans tout juste. On aurait dit que tout ça pour lui était un jeu. Avec ce revolver, qui venait de je ne sais où (c’était sans doute le Boss qui le lui avait prêté), il n’arrêtait pas de braquer les uns et les autres et de faire semblant de tirer. » Kid est un violent. Un impulsif. Au collège, il a eu plusieurs embrouilles… Son père est réunionnais, sa mère tunisienne. Kid est catholique, religion du père, mais se dit musulman, religion de la mère. Pour complaire à ses grands-parents maternels, il lui arrive de faire le ramadan.

  Kid ouvre grand la porte. Les deux hommes cagoulés entrent dans le couloir de l’appartement, franchissent le salon et déposent l’otage au sol dans une des deux chambres (vides comme les autres pièces) au fond. Cette chambre, située au bout de l’immeuble, n’a aucun mur mitoyen avec des appartements voisins et sa fenêtre donne sur un parking : lieu parfait pour une séquestration.

À la police, un mois après, Kid dira :

« L’autre, il avait le visage tout scotché. Les yeux, la bouche. Seul le nez apparaissait. Le nez saignait. Il avait dû prendre un mauvais coup… L’autre avait l’air dans les vapes. Y’avait une forte odeur, comme dans les hôpitaux, qui se dégageait de lui. Une odeur d’alcool [en fait de l’éther]. Il portait un jean bleu, un Diesel, des baskets blanches, Puma ou Converse, un blouson de cuir marron. Il tremblait. Il crevait de peur… » Le premier homme cagoulé, celui qui a toqué à la porte, c’est le Boss. Kid l’a reconnu à sa voix, à son fond d’accent africain. L’autre cagoulé aussi a une voix d’Africain. D’ailleurs, malgré leur cagoule, on s’aperçoit qu’ils ont la peau noire. Le Boss répète à Kid (qui est son « homme de confiance ») les consignes qu’il lui a déjà données quelques heures auparavant. Il faut, de gré ou de force, obliger l’autre à livrer le numéro de téléphone de son père. Afin que lui, le Boss, puisse vite appeler celui-ci et négocier la remise de rançon.

– Et surtout soyez silencieux, et ne parlez pas à l’autre. Faut pas qu’il puisse un jour vous identifier. Compris, les petits '… Je reviendrai dans la nuit, pour voir si tout se passe bien.

Le Boss a déjà brièvement fouillé l’autre, juste au moment du kidnapping, sur la placette du boulevard Desgranges, à Sceaux. Précaution élémentaire, il lui a pris son portable, en ôtant la puce et la pile. Si le portable reste branché, les bornes téléphoniques, éparpillées sur tout le territoire français, permettent de localiser les déplacements de son utilisateur. Le Boss a volé aussi le portefeuille de l’autre. Sur sa carte d’identité, il a pu rapidement lire un prénom : ÉLIE. Sexe : masculin. Né en 1982…

  Quand le Boss, flanqué du colosse cagoulé, veut sortir de l’appart, il se rend compte que la porte en est fermée de l’intérieur. Zou apporte la clef, essaie d’ouvrir. Mais ça coince. Le Boss s’y met à son tour, s’énerve sur « cette enlécue de porte ». Et parvient enfin à l’ouvrir…

  En bas, dans l’Audi où sont retournés les deux hommes cagoulés, une discussion très vive a lieu entre le chauffeur, le Boss, le colosse et le quatrième larron resté dans la voiture avec le chauffeur. Tous les quatre finissent par enlever leurs cagoules. Yacef, alias le Boss, a le crâne rasé et porte un fin collier de barbe, signe de son adhésion à l’islam. La couleur noire de sa barbe se confond avec celle de sa peau. Il est français, sa famille est originaire de Côte d’Ivoire. « Cerveau du gang des Barbares », c’est le titre dont la presse, bientôt, le qualifiera. Le colosse, Charles, alias Krack, est noir et français lui aussi. Sa famille est d’origine sénégalaise (« Il était carré, puissant comme un rhinocéros, vraiment impressionnant », dira plus tard un des protagonistes de l’affaire). Chrétien d’origine, il est devenu musulman au contact de ses amis. « L’islam, expliquera-t-il, m’a paru une religion plus humaine, plus juste : respect des autres, partage avec les pauvres… » Le chauffeur, athlétique, est maghrébin. Il porte une énorme bague en or à l’annulaire et, au poignet, une lourde gourmette d’or. L’homme qui le flanque, sur le siège avant droit, est aussi maghrébin, plus mince.

– Pourquoi tu es remonté dans la voiture, Renoi ? demande le chauffeur à Yacef.

– Renoi, ajoute le colosse noir d’une voix calme, en détachant bien ses mots, pour nous le travail est terminé, on rentre à la maison, à Boboche [Bobigny]. On reviendra chercher la « marchandise » quand tu nous auras versé notre part…

Tel était le plan conçu par Yacef : les types de Bobigny enlèveraient le Feuj, ceux de Bagneux seraient ses gardiens. Ceux de Bagneux ne connaissent pas ceux de Bobigny, ni ceux de Bobigny ceux de Bagneux. La bande est bien cloisonnée…

– Faut… faut… faut… qu’on retourne à Sceaux… Sceaux sur-… le-… le-champ, rétorque Yacef qui, chaque fois qu’il est très ému, se met à bégayer. J’ai… j’ai… laissé là-bas quelque chose… J’veux pas que les flics mettent la main dessus : la bouteille d’éther. L’autre, ce pédé, il m’a mordu quand j’ai voulu lui faire sniffer l’éther… Des fois qu’il y ait des traces de mon sang sur la bouteille, les lépou pourraient détecter mon ADN…

  Krack, le colosse, n’a que 19 ans, mais il en paraît beaucoup plus. Yacef, qui en a 25, le respecte comme un Grand, un aîné. C’est que les types de Bobigny sont des durs (des « gens importants », « tu peux pas imaginer ce que ces mecs ont fait », expliquera Yacef à un de ses suiveurs). Leur légende les précède… Krack est assis à l’arrière de l’Audi, dans l’ombre, calme, imposant. Sans doute doit-il ce calme à son sentiment de puissance physique. Il lance à Yacef avec une voix de basse :

– Renoi, je te l’ai dit, nous, notre boulot, c’était de livrer ici la marchandise. On viendra la chercher quand tu auras la rançon. Pas question qu’on retourne à Sceaux, c’est trop chaud.

  Furieux, Yacef sort de la voiture. Claquant la portière. L’Audi démarre avec les trois autres à bord. Son puissant moteur ronfle. Destination : le 9-3 (prononcer « neuf/trois », Seine-Saint-Denis).

Yacef revient dans le hall du 1 rue Maïakovski. Il repère le vélo qu’y a laissé Zou. Il le sort dans la rue. Fait plusieurs numéros sur son portable. N’arrive à joindre personne. Il enfourche le vélo et, à fond de train, prend, dans la nuit, la rue Jean-Marin-Naudin, tourne sur la gauche dans la rue Henri-Ravera, qu’il redescend en direction de Sceaux. Il se sent un peu con, comme ça, à faire du vélo, lui, le chef ! Au passage, garée dans l’allée des Poiriers, il repère la Twingo violette de son pote Cappuccino, un des gars de la bande. Comme une trombe, il fonce à vélo sur la voiture. À l’intérieur se trouve une belle jeune fille aux cheveux bruns, avec des mèches blondes. Il tapote sur la vitre, rageusement :

– Vide de là, Zelda. Dégage.

La fille, apeurée, sort précipitamment du véhicule. Elle porte un manteau vert, un pantalon blanc moulant, de grandes bottes blanches en cuir, genre cuissardes. Elle a 17 ans tout juste et semble déguisée dans cette tenue de vamp. Sa bouche, pulpeuse, bien dessinée, est peinte d’un rouge vif, ses yeux sont maquillés. Mais ce maquillage est en déroute, car, depuis trois bons quarts d’heure, elle ne cesse de pleurer.

Yacef la pousse brutalement et se met au volant. La clef de contact est sur le tableau de bord.

– Et qu’est-ce que je dis à Gabriel ? demande Zelda d’une voix craintive.

Gabriel, c’est le prénom du propriétaire de la voiture, dont le surnom est Cappuccino.

– Qu’il se vénère pas. J’suis de retour dans un quart d’heure, réplique Yacef.

Il démarre. Entend soudain un bruit de ferraille broyée sous ses roues. C’est le vélo de Zou, jeté sur la chaussée, qu’il vient d’écrabouiller. Mais peu importe. Il tourne en catastrophe sur la gauche, dans l’avenue Henri-Ravera : direction Sceaux.

 

… Zelda va s’asseoir sur une table de ping-pong, en bas des immeubles de l’allée des Poiriers. Les pieds ballants, elle regarde devant elle un bac à sable, des balançoires multicolores, un toboggan en plastique bleu. Il fait froid, par cette nuit de janvier. Son portable sonne. Elle y lit un SMS :

« T où ? Yacef vien 2 m’apl » – signé : « MAM’ ».

Zelda téléphone aussitôt à Maëlle, alias Mam’. Elle sait que Mam’ n’envoie que des SMS, car elle a un forfait téléphonique au rabais.

– Mam’, crie Zelda dans son appareil, explosant en sanglots, ça va pas, j’vais pas bien ! J’deviens ouf !

– T’es où ?

– Allée des Poiriers.

– J’arrive, j’suis juste à côté.

Mam’, en effet, se trouve de l’autre côté de la rue Henri-Ravera, dans la cité du Cerisier, juste en bas de l’immeuble où habite sa mère. Elle était en train de fumer et de causer avec ses amis Marianne et Hamidou. Il est plus d’une heure du matin pourtant. Au pas de course, elle se précipite vers l’allée des Poiriers. Yacef l’a en effet appelée juste avant qu’elle n’envoie ce SMS à Zelda, il lui a dit :

– Zelda est en train de craquer, il faut que tu la gères, j’veux pas qu’elle se mette à bavasser. Elle peut faire foirer notre coup…

  Maëlle, alias Mam’, a 19 ans. Elle est blonde, cheveux courts, frisés, assez grande, habillée d’un jogging et de chaussures de sport : comme un garçon. Elle est plutôt hommasse d’ailleurs. Menton volontaire, nez fort. Des yeux bleus, un teint très clair. C’est une Bretonne. Une pure jambon-beurre. Elle ne plaît pas trop aux mecs, mais n’en a pas moins un copain, depuis trois ans, Aziz, alias Ziz, un gars de la cité du Cerisier, Français originaire des Comores, 18 ans, 1 m 80, musulman. Avec lui, les rapports sont houleux… Pour ses potes, qui font du bizness (presque tous font du bizness), il arrive souvent à Mam’, contre un peu d’argent, de garder chez elle un petit stock de « beu » (de l’herbe), à l’insu de sa mère.

La jeune vie de Mam’ est une longue dérive : initialement, sa mère, Yolande, originaire des Côtes-d’Armor, travaillait comme ouvrière près de Saint-Brieuc. Elle a eu sa fille, et deux autres enfants, d’un marin pêcheur du coin qui a refusé de l’épouser et de reconnaître ses rejetons. Il était en effet marié par ailleurs et père d’autres enfants. Après avoir acquis un diplôme d’aide-soignante, la mère s’installe à Bagneux, en 1999 : elle a trouvé un emploi à l’hôpital Cochin de Paris. Mam’, cependant, demeure chez ses grands-parents, puis chez son oncle, en Bretagne. Elle suit son catéchisme, fait sa première communion et va à la messe le dimanche. Elle est sage. C’est une apparence : elle dit « être habitée par un secret gardé depuis l’enfance » dont elle refuse de parler. Quand, à 14 ans, en 2001, elle rejoint sa mère à Bagneux, elle commence à se rebeller, contre tout. Elle vole la carte bancaire de la mère, fugue, traîne dans des squats avec des demi-clodos, boit, fume du shit… Elle n’en poursuit pas moins ses études (au début dans un collège catholique) jusqu’à la première technique STT. Inquiète, sa mère fait appel à un juge des enfants qui place Mam’ dans un internat, Le Hameau de Grignon (Thiais, 94), où elle poursuivra ses études jusqu’en terminale. C’est là qu’en 2005 elle rencontre Zelda, elle-même pensionnaire de l’établissement.

Mam’ a fait trois tentatives de suicide, qui lui ont valu d’être hospitalisée. La dernière il y a un mois tout juste, avec des médicaments. « J’ai pété les plombs, raconte-t-elle, je me suis engueulée avec mon petit ami, j’en avais marre de la vie, je me foutais de tout »…

Depuis cinq ou six ans, elle pratique l’islam, sous l’influence de Ziz, son copain. Elle fait ses prières et le ramadan.

« J’ai trouvé, assure-t-elle, les familles musulmanes plus ouvertes, plus accueillantes que les familles chrétiennes. Et puis, parmi mes proches, en Bretagne, il y avait des racistes. »  

… Mam’ arrive au pas de course allée des Poiriers. Elle voit Zelda assise, toute seule, dans la nuit, sur sa table de ping-pong. Un lampadaire éclaire vaguement la scène. Zelda a la tête basse, ses longs cheveux bruns, semés de mèches blondes, retombent devant elle, dans le vide…

– Salut Miss ! lance Maëlle.

– Mam’ ! s’écrie Zelda sautant de la table…

Elle court se refugier dans les bras de sa copine, qui l’enlace, et elle éclate en sanglots.

– Mam’, c’est horrible, qu’est-ce qu’ils LUI ont fait, qu’est-ce qu’ils vont LUI faire ?

– Ça s’est mal passé ?

– Non, tout s’est déroulé comme prévu… mais c’est horrible… IL criait, criait, criait quand les autres LUI sont tombés dessus. Ils l’ont frappé. Il était gentil, mignon. IL s’appelait Élie… Moi je regardais tout ça, comme hypnotisée, comme dans un rêve…

Elle sanglote plus encore.

  C’est Zelda qui, missionnée par Yacef et Mam’, a été chargée de draguer Élie : une heure auparavant tout juste, elle l’avait conduit jusqu’au lieu du guet-apens, à la croisée du boulevard Desgranges et de la Coulée verte, à Sceaux. Elle lui avait dit qu’elle vivait là.

C’est Zelda que des témoins, voyant la scène de loin, prirent pour la victime. Elle n’était que l’appât.

  Zelda, « c’est une bête de meuf ». Grande, élancée, mais bien en chair. Teint mat, les yeux sombres en amande, de grands sourcils arqués. Elle est belle… Son nom de famille est très long, plein de « z », de « r », de « b » et de « é », un nom de princesse persane des Mille et Une Nuits : elle est d’origine iranienne, d’ailleurs. Et musulmane. Elle a débarqué en France il y a sept ans à peine, en catastrophe, avec sa mère, Yasmine. Là-bas elles vivaient à Natanz, dans la province d’Ispahan. Mais leur vie à toutes deux ne ressemble pas à un conte d’Orient : Yasmine, sa mère, fut, à 16 ans, mariée de force (« vendue ! ») au fils d’une très riche famille locale, beau mais handicapé mental et physique. Leur première fille, Farah, sera (à la suite de mauvais traitements de la part de la belle-famille paternelle, qui soupçonnait l’enfant d’être illégitime ') elle aussi handicapée. Quant à la deuxième, Zelda, la même belle-famille décide de la marier à un quadragénaire, alors qu’elle n’a que 10 ans. Pas question : Yasmine, la mère, a de la trempe. Elle se sépare du mari, part pour Téhéran avec ses filles, y trouvant de l’embauche comme infirmière, dans un hôpital. Un ami avocat parvient, non sans difficultés, à lui obtenir le divorce. Mais Yasmine veut éviter à Zelda tout risque d’un destin semblable au sien. En 1999, avec ses filles, elle s’enfuit en France, où elle a des cousins et fait une demande d’asile. Elle décroche un poste dans un hôpital, en Seine-Saint-Denis, et un studio dans une cité, à Sevran (93), obtenant bientôt la nationalité française. Mais elle tombe de Charybde en Scylla. En Iran, Yasmine, Farah et Zelda portaient toutes trois le voile ; en France, si Farah est à l’abri dans un institut pour handicapés, Zelda de son côté s’adapte (trop) vite aux mœurs locales. Elle sort de chez elle en habits « convenables », sous le contrôle de maman, mais elle a dans son cartable une « seconde tenue » : une minijupe qu’elle enfile dans les toilettes de l’école pour être « comme les copines ». Comment la protéger des cailleras des cités qui traînent partout à l’intérieur et en dehors du collège ? D’autant qu’elle est naïve, très expansive, avec un verbe vif. Aux garçons qui se moquent de sa belle poitrine : « C’est des faux nibards, tu t’mets du coton dans le soutien-gorge », elle rétorque : « Et toi, c’est tes couilles qui sont en coton. » Elle a 13 ans, elle est physiquement précoce, mais moralement enfantine. C’est à cet âge qu’elle se fait piéger : chez un lycéen, elle est victime d’un viol collectif, ses trois agresseurs étant eux aussi mineurs. Yasmine, sa mère, porte plainte, mais, mal au fait des usages français, elle retirera cette plainte : Zelda, selon la police, avait eu une attitude provocatrice.

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