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Parution 2010ISBN 9782709634977Format EPUBProtection Adobe DRMExtension .ascmLangue Copyright Sous droits Windows, Mac OS XBesoin d'info sur les livres ?
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Les bâtisseurs du ciel. Tome 4
Que se cache-t-il sous la haute et lourde perruque d'Isaac Newton, professeur de mathématiques au Collège de la Trinité à Cambridge et membre éminent de la célèbre Royal Society of London ? Un cerveau d'exception, bien sûr, qui, dans la lignée des Copernic, Kepler, Galilée et Descartes, ces autres bâtisseurs du ciel, a dévoilé les lois de la gravitation universelle, la réfraction de la lumière et le calcul infinitésimal, et a publié le plus grand livre scientifique de l'Histoire. Mais aussi un crâne dégarni, tant par les vapeurs de soufre et de mercure de ses expériences alchimiques que par les nuits d'insomnie passées à relire les Ecritures, pour restaurer la religion naturelle et calculer la date de l'Apocalypse. Le fondateur de la science moderne et rationnelle a, en effet, passé plus de temps à mener des expériences alchimiques, à étudier la théologie et la chronologie des religions anciennes qu'à pratiquer les sciences naturelles. La Perruque de Newton dresse le portrait stupéfiant d'un homme extraordinairement complexe qui, après une enfance solitaire et sacrifiée, est devenu ombrageux, colérique, vindicatif (de grands savants comme Hooke et Leibniz, qui ont osé contester la paternité de certaines de ses découvertes, l'ont appris à leurs dépens), paranoïaque, profondément obsessif ? et notamment obsédé par Dieu. Cette figure de la raison, acclamée par les Lumières, s'est avérée également alchimiste acharné, féru de recherches ésotériques, directeur impitoyable de la Monnaie qui fera pendre les faux-monnayeurs, président tyrannique de la Royal Society, enterré comme un roi après une longue vie de 85 ans où il n'aura jamais connu de femme. La face cachée d'un exceptionnel génie scientifique.
Isaac descendait l’allée centrale menant aux grilles du manoir de Harlaxton, tel un petit soldat allant à la bataille en portant son arme sur l’épaule. En guise de mousquet, la grosse canne en bois d’olivier et au pommeau d’ivoire jauni que lui avait offerte sir Askew.
Cet antique objet avait été façonné, selon la légende, dans le bâton dont se servait Euclide pour dessiner sur le sable d’Alexandrie ses figures géométriques. On ignore comment ce « bâton d’Euclide » s’était retrouvé dix-huit siècles plus tard entre les mains de Paracelse. Le fantasque médecin prétendait l’avoir reçu d’un mage babylonien. Il l’avait confié ensuite à un ami tendre à son cœur, le jeune Rheticus, à charge de le remettre au chanoine Copernic lui-même, qu’il allait visiter dans sa tour polonaise. Dans la cache du bâton était dissimulé L’Hypothèse, un manuscrit d’Aristarque de Samos réputé perdu, mais arraché in extremis aux flammes de la Grande Bibliothèque ; le géomètre alexandrin osait y affirmer que la Terre n’était pas le centre de l’univers, mais une petite planète tournant autour du Soleil. Quelques années après la mort de Copernic, un jeune disciple de Rheticus, Michel Maestlin, venu en pèlerinage à l’observatoire du chanoine, avait chapardé la relique. Mais sur le chemin de l’Italie, à court d’argent, il avait vendu la canne à un astronome danois déjà célèbre, Tycho Brahé. Bien des années plus tard, ce dernier, devenu mathématicien et astrologue de l’empereur Rodolphe, avait légué sur son lit de mort le bâton d’Euclide à son assistant et successeur, Johann Kepler. Mais vinrent les tempêtes de la guerre de Trente Ans. Errant de ville en ville, ballotté au milieu de la tourmente où sombrait l’Empire germanique, Kepler fut secouru par John Askew, alors diplomate quelque peu espion au service de l’Angleterre. Pensant rejoindre un jour les côtes britanniques, Kepler lui avait confié la canne. Mais Kepler n’avait jamais traversé la Manche : il était mort d’épuisement quelques semaines plus tard, sur le chemin de Ratisbonne.
Askew était bien embarrassé de cet objet dont il se savait indigne. Ce symbole du savoir ininterrompu ne devait être transmis qu’à ceux qui étaient aptes à perpétuer noblement l’œuvre des anciens philosophes. Après Kepler, la seule personne au monde qui aurait mérité de le recevoir en héritage n’était autre que Galilée. Mais comment le lui remettre, alors que celui-ci gémissait dans les prisons de l’Inquisition ? Il y aurait eu aussi Descartes, mais c’était un diable de Français, et le royaume d’Angleterre n’était guère en bons termes avec celui du jeune Louis XIV… C’est ainsi que le bâton d’Euclide s’était échoué dans le manoir d’une campagne anglaise oubliée du monde…
Jusqu’à l’âge de quarante ans, quand il avait décidé de se retirer dans ses terres et de se marier, sir Askew avait eu une vie très mouvementée, faite de voyages, d’intrigues et de politique. Mais il n’aimait guère en parler, préférant évoquer les hommes illustres qu’il avait rencontrés. Non pas les princes, les prélats et les généraux, qu’il haïssait, mais ceux qu’il appelait, avec admiration, les bâtisseurs du ciel : Tycho Brahé, Maestlin, Galilée, et surtout celui qu’il avait aimé comme un frère, Johann Kepler. Arrivé au bout de sa longue vie, il avait l’amère conscience de n’avoir pas accompli ce pourquoi il se croyait destiné, transmettre aux générations futures le savoir de ces géants et de leurs prédécesseurs, Aristarque, Ptolémée, Copernic, Réthicus… Mais à qui léguer le bâton d’Euclide, dépositaire de ce savoir ?
Entre le très vieux gentilhomme et le garçon de dix ans délaissé par sa mère s’était tissée une amitié aussi profonde qu’étrange, n’ayant que peu à voir avec les lointains liens de parenté qui les unissaient. La mère d’Isaac était une Ayscough. Ayscough, Askew… Cela se prononçait pareil. L’orthographe des patronymes était tellement fluctuante… Ils devaient être plus ou moins cousins. Le père d’Isaac, lui, était mort six mois avant la naissance du garçon. « Je suis né le jour de Noël, comme le Christ. Et comme lui, mon père était déjà aux cieux », lui avait déclaré très sérieusement l’enfant, avec même un soupçon de vanité. Askew avait souri, en se disant que si l’Angleterre ne s’était pas obstinée, par antipapisme étroit, à conserver le calendrier julien au lieu d’adopter le grégorien, bien plus rationnel, le petit Isaac aurait été déçu de savoir qu’il était venu au monde non le jour de la Nativité, mais le 4 janvier de l’année suivante.
Sir Askew avait trouvé, dans ce garçonnet grave et triste, quelqu’un qui l’écoutait, sans arrière-pensée autre que celle d’apprendre goulûment, l’interrompant parfois avec brusquerie pour poser une question : comment la Terre peut-elle tourner autour du Soleil ? Si en plus la Terre tournait sur elle-même, pourquoi les hommes, les bêtes, les maisons ne s’envolaient-ils pas dans les airs ? Non seulement Isaac posait les bonnes questions, non seulement il écoutait passionnément les réponses, mais, surtout, quand il ne les comprenait pas, il l’avouait. Le plus souvent cependant, il demandait une précision, pour montrer qu’il avait compris et que ce n’était pas la peine de s’étendre dans une explication, ou pour rappeler cruellement à l’octogénaire qu’il avait déjà raconté telle ou telle anecdote.